Extraits de la conférence de presse de Jacques Chirac sur l’Europe 29 avril 2004
Question : Votre ami, Alain JUPPE, qu’on dit assez influent à l’Elysée, a déclaré récemment que tout compte fait, après réflexion et contrairement à ce qu’il avait pu penser ou dire, l’entrée de la Turquie en Europe, selon lui, allait dénaturer l’Europe. Alors, par quels arguments espérez-vous le convaincre, et convaincre 70% des Français qui se déclarent, eux aussi, hostiles à l’entrée de la Turquie en Europe ?
Jacques Chirac : C’est une question importante. Sur ce sujet, j’ai une conviction profonde, je sais qu’elle n’est pas partagée par tout le monde et je l’assume. Et comme je n’ai pas l’intention de l’imposer, je vais vous donner au moins les différents éléments qui doivent être pris en compte avant d’arrêter une position pour des raisons un peu superficielles.
Il y a un vrai débat sur l’élargissement de l’Union à la Turquie. Ce débat a lieu en France, il a aussi lieu dans les autres pays de l’Union. Il n’est pas une rencontre que j’ai avec un chef d’Etat ou de Gouvernement de l’Union où ce sujet ne soit pas évoqué.
Je crois qu’il faut donc essayer de clarifier, hors des passions, les termes de ce problème. Pour cela, il faut distinguer deux questions : l’adhésion de la Turquie est-elle souhaitable et notamment souhaitable dans son principe ? Et deuxièmement, l’adhésion de la Turquie est-elle possible et notamment possible aujourd’hui ? Deux questions qui en réalité composent le problème.
Ma conviction est que la Turquie a une vocation européenne, mais que son entrée dans l’Union n’est possible que dans des conditions qui ne sont pas aujourd’hui réunies.
Alors, première question si vous le voulez bien et je m’excuse d’être un peu long, mais comme c’est un sujet qui suscite les passions, il mérite d’être approfondi. Première question : l’adhésion de la Turquie est-elle souhaitable ? Une entrée de la Turquie dans l’Union n’est certainement pas souhaitable à court terme. Mais ma conviction c’est qu’elle l’est à long terme, naturellement, si les évolutions positives qui nous observons aujourd’hui dans ce pays sont confirmées. Pourquoi souhaitable à long terme ? Pour deux raisons. La première, c’est que la Turquie a une vocation européenne. Toute l’histoire des siècles passés en témoigne. Je ne voudrais pas remonter à François 1er, mais le destin de la Turquie a toujours été profondément lié à celui de l’Europe. Et ce pays a toujours été associé à la civilisation européenne.
De surcroît, la Turquie est aujourd’hui un membre important et loyal de l’Alliance atlantique, elle est membre du Conseil de l’Europe, elle est membre de l’OCDE et de bien d’autres organisations, notamment européennes.
D’autre part, cela fait plus de quarante ans, c’était en 1963, que la Turquie s’est vue offrir la perspective d’entrer un jour dans l’Union européenne. C’était en 1963 ! Cette perspective n’a jamais été remise en cause, ni par aucun des pays de l’Union, c’est-à-dire nos partenaires européens, ni par les Présidents de la République et les Gouvernements qui se sont succédés en France depuis 1963. J’ajoute que cette perspective européenne a été confirmée à l’unanimité au Conseil européen d’Helsinki en 1999, un conseil auquel je participais avec d’ailleurs le Premier ministre, M. Lionel JOSPIN. Par conséquent, la Turquie est aujourd’hui candidate à entrer. C’est un fait.
Deuxième raison sur cette justification à moyen terme, ce sont les avantages que présenterait, à terme, l’entrée de la Turquie.
C’est d’abord notre intérêt politique d’avoir une Turquie, qui est un Etat considérable, à côté de nous. C’est notre intérêt politique d’avoir une Turquie stable, moderne, démocratique, qui a fait le choix de la laïcité depuis 1924. Une Turquie acceptant de partager nos objectifs et nos valeurs. Et qui, à ce titre, pourrait servir de modèle à l’ensemble de la région qui l’entoure. Cette perspective est sans aucun doute préférable à celle d’une Turquie qui aurait, par conviction, fait des efforts considérables pour s’adapter et qui se verrait rejeter ou mise de côté pour des raisons d’ordre ethnique ou religieux. Cela ne manquerait pas de faire le jeu de tous ceux qui, aujourd’hui, prônent le choc des civilisations ou qui cherchent à opposer l’Occident et l’Islam. J’ajoute que la puissance économique potentielle, enfin actuelle et potentielle de la Turquie et ses perspectives de développement ajoutent un intérêt économique.
Deuxième question : l’entrée de la Turquie est-elle aujourd’hui possible ? A cette question, je réponds non. Parce qu’il faut, avant de pouvoir adhérer à l’Union, respecter toutes les conditions de l’adhésion. Je ne crois pas qu’on puisse dire aujourd’hui que c’est le cas. Ces conditions, vous le savez, on les appelle les critères de Copenhague, cela veut dire clairement les exigences en matière de démocratie, de droits de l’Homme. En matière d’économie de marché et dans cet objectif, la Turquie ne remplit pas aujourd’hui les conditions qui s’imposent à tout nouveau membre de l’Union.
La Turquie a fait sans aucun doute des efforts considérables, depuis quelques années et a adopté nos propres critères dans ces différents domaines. Mais il y a encore du chemin.J’observe d’ailleurs que la plupart de ces réformes qu’elle a acceptées, promues, fait voter par son Parlement, quelles soient constitutionnelles ou non, ont été pratiquement votées à l’unanimité. C’est dire la détermination des Turcs de respecter les critères de Copenhague, c’est à dire les critères qui sont les nôtres. Une chose est de voter les textes. Une autre chose est qu’ils soient appliqués correctement, sur le terrain. Et de ce point de vue, je crois qu’il y a encore à faire pour la Turquie. Il y a encore beaucoup de problèmes, nous le voyons dans la situation des droits de l’Homme, dans la protection des minorités culturelles ou religieuses, dans la réforme de la justice. Il y a un certain nombre de domaines où il y a encore des progrès importants à faire si l’on veut respecter les critères qui s’imposent à chacun des membres de l’Union.
Alors, que va-t-il se passer ? La Commission va déposer entre les mains du Conseil, en octobre je crois, un rapport pour nous dire quel est son avis sur la réalité de la situation de la Turquie à l’égard des critères de Copenhague. A partir du dépôt de ce rapport qui sera étudié par le Conseil, il y a deux hypothèses qui peuvent s’ouvrir : première hypothèse, le Conseil européen, après avoir étudié le rapport de la Commission, considérera que, certes, les progrès sont importants mais qu’ils ne sont pas encore suffisants et, que par conséquent, il faut se donner et donner à la Turquie le temps nécessaire pour parachever les réformes et les implanter sur l’ensemble de son territoire et de son opinion publique, avant d’ouvrir des négociations d’adhésion. Première hypothèse.
Deuxième hypothèse, le Conseil, compte tenu des conclusions du rapport de la Commission, considère que la Turquie remplit les critères de Copenhague et que les négociations d’adhésion peuvent donc être engagées, c’est l’étape suivante.
Il faut que les choses soient claires. A supposer que les conditions permettent d’engager les négociations d’adhésion dès le début de l’année prochaine, il faut savoir que ces négociations seront longues, très longues.
J’ai une longue expérience des négociations d’adhésion. J’étais ministre de l’Agriculture quand l’Angleterre est entrée. Je peux vous raconter comment cela s’est passé ! Ces négociations seront longues, très longues.L’expérience prouve qu’elles dureront dix ans, peut-être plus. Elles seront très difficiles, compte tenu des exigences que devra respecter la Turquie pour intégrer l’Union, c’est-à-dire pour absorber ce que nous appelons l’acquis communautaire, c’est-à-dire toutes les règles économiques, sociales, politiques, juridiques de l’Union. La Turquie ne manquera pas de demander, c’est évident parce que cela s’imposera, des délais, des périodes transitoires, tout cela prendra du temps.
Naturellement, tout au long de ces négociations, il y aura un contrôle politique permanent de la part de l’Union sur l’évolution de la situation. Ce n’est qu’au terme de l’ensemble de cette procédure et de ce long délai, que l’on arrivera, le cas échéant et si on y est arrivé, à une solution dont il faudra alors, et c’est là que la décision devra être prise, approuver les résultats, approuver un nouveau traité d’adhésion. Et là, chaque nation européenne, chacun des membres de l’Union européenne devra ratifier ou faire ratifier le traité d’adhésion de la Turquie à l’Europe ce qui, là, posera la vraie question à chaque peuple. C’est à ce moment-là seulement que les peuples, compte tenu ou éclairés par l’évolution des choses, pourront décider ou non d’accepter la Turquie. Le dernier mot reviendra à chacun des peuples par définition et, pour ce qui concerne les Français, la France, là encore, soit par voie parlementaire, soit par voie référendaire. Il faudra que la France se décide. Mais c’est une perspective que dix à quinze ans.
Voilà ce que je voulais simplement vous dire parce qu’il faut bien prendre conscience de l’ensemble des éléments qui entourent ce délicat problème.(...)
Question : Monsieur le Président, l’Allemagne et la France ont fait leur devoir de mémoire en ce qui concerne la shoah. Vous-même, vous avez reconnu la responsabilité de la France dans la déportation des juifs. Est-ce que la reconnaissance du génocide arménien par la Turquie ne doit pas être l’une des conditions préalables à son éventuelle entrée dans l’Union ?
Jacques Chirac : C’est un problème qui concerne les relations entre la Turquie et l’Arménie. J’observe avec satisfaction qu’il y a, dans ce domaine, une évolution positive et je m’en réjouis. On ne peut pas non plus, sur le plan bilatéral, juger de tout l’avenir en fonction exclusivement du passé.
Source de la traduction : http://www.voltairenet.org
Note personelle : J'ai illustré avec une photo qui n'est certainement pas issue de cette conférence mais pour montrer que dis donc... pour des pauvres, on dirait qu'ils ont pas mal de poignon pour nous acheter des airbus, les Turcs ! Alors ! On les laisse rentrer et acheter Airbus, ou on les laisse dehors pour acheter Boeing ?
Athétürk : Forum Franco Turc d'amitié sur l'athéïsme et la laïcité.